2 425 kilomètres séparent la naissance de la mort, de l'enfant qui vient de naître au vieil homme qui se sent partir. Il aspire à mourir, finalement. Pourquoi ? En fermant les yeux, je dois pouvoir entendre le grincement de l'usure, le cri de lassitude de ce corps qui l'a si longtemps et fidèlement accompagné, suivi, sautant avec une élégance certaine d'avion en avion, déménageant d'hôtel en hôtel sans gémir. À présent, il ne peut plus ni chanter ni danser autour de la terre, sur les pavés sur l'herbe, sur les tables des bistrots, à l'ombre des tavernes. Sa fête est finie. Si Jo avait cru en Dieu, il aurait dit que l'Éternel miséricordieux ne L'a jamais privé de rien, jusqu'au jour où II lui a supprimé le minimum vital : la respiration. Les bronches se détricotent, smoking or no smoking, on ne va pas en débattre maintenant. D'ailleurs il n'en est plus à chercher le pourquoi, il faut résoudre le comment. De l'air, bordel !
Le joli mois de mai 2008. Le 3, Jo fête ses soixante-quatorze ans tandis que le personnel de l'Olympia s'apprête à hisser son nom en néons rouges sur le fronton.
Georges Moustaki va venir, Georges Moustaki arrive sur scène.
Le 5 mai, du balcon, avec vue plongeante sur la scène, j'applaudis la silhouette blanche et familière autant que le répertoire su par coeur. Je prends un plaisir fou. Au diable distance journalistique et bouche pincée de la critique. Moustaki chante Moustaki et Manos Hadjidakis et Mikis Theodorakis. Et puis, un duo, quand Cali arrive et qu'ensemble ils nous proposent un retour des âmes par la métempsychose, autrement dit une révolution permanente qui, sans dire son nom, emporte la foule ce soir-là. Cali prend son aîné par l'épaule, lui prodiguant par sa chaleur un surplus d'énergie qui n'est pas de refus, tout en restant derrière lui : le poète, la tête d'affiche, le patron, la vedette, c'est Moustaki. Cali aussi, à sa manière, mais pas ce soir.
Je reste marquée par son interprétation intimiste et émouvante de «Milord». Elle a dû réjouir la compositrice Marguerite Monnot dans son au-delà.
2 425 kilomètres de la scène aux loges. Après le concert, au milieu du cercle des invités du bar Marilyn, Jo vient à moi en souriant, notant au passage que je porte les cheveux courts : c'est nouveau, ça te va très bien. Quand il me prend dans ses bras, je suis stupéfaite, nous mesurons à présent la même taille et j'ai fini de grandir depuis des lustres. Son visage a changé, il est émacié. La charrue du temps vient juste de passer, traçant des sillons réguliers. Où et quand viendra-t-elle, et comment sera-t-elle, la vieillesse ? Elle rôde, elle sourit, elle biche devant sa belle proie qui s'est si longtemps refusée à elle.
Du balcon, on voit mieux le spectacle, je le sais puisque quelques jours après, le 9 mai, même concert, même combat, seconde performance.
Georges Moustaki va venir, Georges Moustaki monte sur scène.